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manoir-de-quercy

The DayBar · Chapter 6

Le corridor du manoir n'était plus qu'un théâtre de fantômes pour Herschel Donnegan. Accroupi trop longtemps près du corps convulsé de Grimm, il avait respiré les vapeurs du remède brisé jusqu'à ce que les murs de la cave se dissolvent en un visage qu'il croyait avoir enterré depuis vingt ans — celui d'un homme qu'il avait abattu, jadis, dans une ruelle qu'il ne nommait plus jamais. Fuyant cette apparition, arme au poing, il avait tiré à l'aveugle sur des ombres qui n'existaient que dans sa mémoire, jusqu'à déboucher, hagard, dans la pièce où gisait encore le canard ranimé puis retombé. Une voix froide, étrangère, lui soufflait *"tue ou meurt"*, et son bras s'était levé vers Olrik. Mais quelque chose en lui — le vieux flic, la droiture qu'il n'avait jamais complètement noyée — refusa d'obéir. Dans un dernier sursaut, il hurla qu'il fallait sauver Grimm de la cave, que pour lui c'était trop tard, puis retourna le canon contre sa propre tempe. La détonation claqua, sèche, définitive. Son corps s'effondra, et la balle, traversant le plancher, alla se ficher dans la jambe puis ressortir par l'épaule d'un vagabond endormi à l'étage au-dessus, dont le cri de douleur traversa tout le manoir. Olrik, d'instinct, avait dévié le tir de justesse avant que la lucidité de Herschel ne reprenne le dessus — trop tard pour le sauver de lui-même. Il se précipita sur le corps, lui arracha le revolver et la photographie encore serrée dans son poing raidi. En reconnaissant le troisième visage sur le cliché, aux côtés de Marc et de lui-même bien des années plus tôt, l'antiquaire sentit quelque chose se briser en lui — la raison même de son départ des Ordres, la preuve d'une corruption ancienne tapie au cœur de cette maison. "C'était donc lui, depuis le début..." murmura-t-il, avant de se redresser, habité d'une détermination nouvelle qu'il n'avait plus connue depuis longtemps. Il empoigna un flacon d'huile sainte et un cierge oublié sur un guéridon, bien décidé à offrir au manoir le Feu Sacré qui purgerait enfin ses murs de leur malédiction — mais le cri déchirant venu de l'étage l'arrêta net, le cierge tremblant dans sa main, la flamme encore trop faible pour accomplir ce qu'il avait juré. Alec Van Burn, lui, n'avait pas bougé d'un centimètre depuis l'exorcisme. Le verre brisé à ses pieds, il fixait alternativement le canard immobile et le corps de Herschel, incapable de démêler l'horreur du sortilège de celle, plus prosaïque, du suicide. Sa bouteille était vide depuis longtemps, mais c'était sa gorge, cette fois, qui restait sèche — trop sèche pour crier, trop nouée pour bouger. Il se laissa glisser contre le mur, les mains tremblantes, se répétant en boucle qu'il n'avait voulu que ramener un ami, pas invoquer ça. Dans la cave, Grimm Ouzzz reprenait péniblement ses esprits, la gorge encore en feu. Persuadé d'avoir été sauvé par deux mains providentielles, il balbutia des remerciements confus à l'adresse de personne en particulier — ignorant que l'un de ses sauveteurs venait de rendre son dernier souffle deux étages plus haut. Puis, dans un éclair aussi soudain qu'inattendu, une pensée le traversa : et si la veuve, en glissant ce mot de "cave" dans ses sanglots, l'avait délibérément attiré ici, loin des regards, au moment même où le poison faisait effet ? L'idée, aussi folle parût-elle, s'ancra en lui avec une conviction troublante, et il remarqua, en se redressant, une étiquette froissée près de la vitrine brisée — une écriture qu'il crut reconnaître, fine et penchée, semblable à celle qu'il avait vue sur les lettres de la veuve. À l'étage des combles, le vagabond, encore grisé par sa découverte de la fiole ambrée, s'était levé d'un bond, prêt à courir annoncer aux "détectives du dimanche" la portée de sa trouvaille — le comte avait pu être drogué avant d'être poignardé, et le personnel du manoir n'était peut-être pas si innocent qu'il y paraissait. C'est au moment précis où il ouvrait la porte de sa chambre de bonne que la balle perdue le frappa, entrant dans sa jambe et ressortant par l'épaule. Il s'effondra dans un cri qui résonna jusque dans les tréfonds du manoir — mais dans sa chute, refusant d'abandonner son heure de gloire, il hurla malgré tout sa théorie à qui voulait l'entendre, et quelque part dans les couloirs, des oreilles se dressèrent enfin, saisissant des bribes suffisamment claires pour semer un doute nouveau sur le personnel de la maison. Le palmipède bipède, quant à lui, émergeait lentement d'un néant confus, la nuque douloureuse, sans savoir depuis combien de temps il gisait là. Il observa la pièce autour de lui — Alec prostré, le corps de Herschel encore chaud, Olrik cierge en main — et, malgré la migraine et les souvenirs en lambeaux, ses vieux réflexes de déduction refirent surface plus vite qu'il ne l'aurait cru. *Un mort de plus, une flamme prête à s'allumer, un homme en état de choc*, songea-t-il en se redressant sur ses pattes, *quelque chose me dit que je ferais mieux de comprendre vite ce qu'il s'est passé pendant mon absence.* Cédric, alerté par le cri du vagabond puis par la détonation étouffée qui l'avait précédé, abandonna enfin son scepticisme habituel. Lampe en avant, il se précipita vers l'aile d'où semblait provenir le vacarme, le cœur battant à l'idée de retrouver enfin son partenaire à plumes disparu — sans se douter qu'il allait plutôt découvrir un tableau bien plus sombre que prévu. Et dans un couloir inconnu, Sylvana, encore écorchée de son évasion du conduit, sursauta au son du coup de feu et du hurlement qui suivit. Toute fatigue oubliée, elle redressa l'échine, huma l'air comme l'aurait fait un castor traquant l'orage, et se mit en marche vers la source du bruit, certaine, cette fois, que la vérité ne pourrait plus lui échapper bien longtemps.