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manoir-de-quercy

The DayBar · Chapter 5

Le vagabond s'éveilla groggy, la bouche pâteuse, et erra jusqu'à trouver une salle d'eau à l'étage des combles. En se cognant contre un placard mal fermé, il découvrit, coincée derrière des serviettes moisies, une petite fiole de verre ambré remplie de pilules grisâtres. La curiosité l'emporta sur la prudence : il l'ouvrit, renifla. L'odeur, âcre et presque chimique, ne ressemblait à rien qu'il connaisse — ni tout à fait un poison, ni tout à fait un remède ordinaire. En observant les cristaux résiduels au fond du flacon et l'étiquette à moitié effacée, il finit par reconnaître, presque malgré lui, la signature d'un sédatif puissant, de ceux qu'on prescrit pour calmer un cœur trop nerveux. Une information qui, sans qu'il le sache encore, allait peser lourd dans la nuit qui se poursuivait. Dans la cave, Grimm Ouzzz se redressa d'un coup, les yeux révulsés, la gorge nouée par le remède de conservation qui le brûlait de l'intérieur. "Van Gruck Ouzzz IV", croassa-t-il entre deux spasmes, convaincu dans son délire fiévreux qu'il se transformait en une créature nocturne et immortelle — mais son corps, loin d'obéir à cette fantaisie empoisonnée, ne fit que se cabrer davantage, secoué de convulsions grotesques, de l'écume aux lèvres, sans la moindre plume vampirique à l'horizon. Ce n'était pas une métamorphose, c'était l'agonie pure et simple, et le spectacle glaça Herschel plus que n'importe quelle vision surnaturelle. L'ancien détective, pourtant, ne se laissa pas submerger. Avec un sang-froid retrouvé, il bascula Grimm sur le côté, dégagea sa gorge d'un geste précis, pressa son diaphragme d'une paume ferme — un vieux réflexe de terrain qu'il croyait perdu — et parvint, contre toute attente, à faire recracher au malheureux une bile noirâtre qui libéra enfin ses voies respiratoires. Grimm retomba, haletant mais vivant, le regard hagard mais lucide, tandis qu'Herschel, le souffle court lui aussi, se surprit à sourire — un sourire amer de vieux flic qui n'avait pas complètement perdu la main. Pendant ce temps, dans la pièce sombre où le corps du palmipède avait été ranimé quelques heures plus tôt, Alec Van Burn contemplait, fasciné et terrifié à la fois, ce qu'il avait créé. Le canard, debout sur ses pattes raides, semblait chercher ses mots au milieu d'un brouillard intérieur. "Vengeance...", articula-t-il péniblement, la voix rauque et déformée — puis, sans prévenir, quelque chose bascula. L'ombre tissée par le sortilège d'Alec prit soudain toute la place, écrasant ce qui restait de conscience canarde sous une volonté bien plus ancienne, bien plus cruelle. Les yeux du volatile devinrent deux billes noires et vides, et un cri inhumain déchira l'air, faisant reculer Alec, son verre se brisant au sol dans un fracas sinistre. C'est ce cri qui guida Olrik Von Abgrund. Après avoir fait un détour infructueux par la cuisine — où il ne trouva que des marmites froides et un silence pesant —, il suivit l'écho jusqu'à cette pièce reculée, crucifix brandi, fiole d'eau bénite tremblant dans son autre main. Il surgit juste à temps pour voir la créature emplumée se contorsionner sous l'emprise de l'ombre. "RETOURNE DANS L'OMBRE, LAISSE CETTE ÂME REPOSER EN PAIX ! PAR SAINT DIDIER, SAINT JULES, SAINT FERNAND ET DIEU TOUT PUISSANT, RECULE DÉMON, CAR DÉSORMAIS JE CONNAIS TON NOM : ANAS PLATYRHYNCHOS DIABOLICUS !" Sa voix, tremblante mais habitée d'une conviction ancienne, résonna entre les murs. La chose recula, sifflant, l'ombre vacillant un instant comme repoussée par une main invisible — sans disparaître complètement, mais suffisamment affaiblie pour que le palmipède s'effondre, immobile, sur le plancher, laissant Alec et Olrik face à face, essoufflés, dans un silence chargé de menace latente. Cédric, lui, arpentait toujours les couloirs à la recherche de son partenaire disparu, la lampe à la main, l'oreille tendue vers chaque craquement suspect. Il crut entendre, au loin, un cri étranglé venu des profondeurs du manoir — mais, habitué désormais aux bruits incongrus de cette nuit sans fin, il haussa les épaules et poursuivit sa route vers une autre aile, convaincu que la vérité se trouvait ailleurs, plus près de la surface que des ténèbres. Enfin, dans son cul-de-sac poussiéreux, Sylvana hurla de toutes ses forces l'appel de ses congénères, espérant contre toute logique qu'un castor égaré viendrait à sa rescousse. Aucun ne répondit — mais son cri, amplifié par l'écho du conduit d'aération, porta bien plus loin qu'elle ne l'aurait imaginé, résonnant jusque dans les couloirs voisins. Sentant qu'aucune aide ne viendrait par la voie animale, elle se hissa elle-même, s'arc-boutant contre les pierres humides, et parvint, dans un effort désespéré, à se dégager du passage obstrué. Trempée de sueur, écorchée aux mains, elle émergea enfin dans un couloir inconnu du manoir — libre, mais loin, encore, de la vérité qu'elle cherchait tant.