Le manoir de Quercy, loin de s'apaiser, semblait recéler autant de secrets que de recoins sombres. Dans les cuisines désertées — le cuisinier ayant été traîné plus loin pour un énième interrogatoire — le vagabond profita de l'accalmie pour embrocher discrètement sa trouvaille de la veille. La graisse crépitait, l'odeur de plumes grillées se mêlait à celle du bois qui brûlait dans l'âtre, et malgré la macabre origine de son repas, l'homme affamé n'éprouvait qu'un soulagement animal. Personne ne vint le déranger ; le festin improvisé se déroula sans encombre, et bientôt il ne resta du "Detective Quackenbush" qu'une carcasse proprement nettoyée et un vagabond au ventre enfin apaisé — ignorant totalement l'ironie tragique de dévorer celui que tout le manoir croyait encore en train de mener l'enquête.
Dans la cave, Grimm Ouzzz continuait de fouiller frénétiquement, les yeux rivés sur la vitrine et son précieux Dybsky. Un trousseau de clefs oublié sur un crochet rouillé, dissimulé derrière une caisse de vin, attira enfin son attention. Ses doigts tremblaient — moins de peur que d'avidité — lorsqu'il glissa la clef dans la serrure et sentit le déclic tant espéré. La vitrine s'ouvrit sans résistance. Mais alors qu'il refermait sa main sur le goulot sacré, des pas résonnèrent à l'étage au-dessus, feutrés mais insistants : Cédric, intrigué par l'absence prolongée du palmipède qu'il considérait déjà comme son partenaire d'enquête, arpentait les couloirs à sa recherche, ouvrant portes et placards avec une inquiétude qu'il peinait lui-même à s'expliquer. Grimm, le cœur battant, se figea un instant — mais les pas s'éloignèrent bientôt vers une autre aile du manoir, et il put refermer la vitrine, la bouteille sacrée serrée contre sa poitrine comme une relique.
Dans la bibliothèque, Olrik Von Abgrund tournait les pages du grimoire d'une main de plus en plus fébrile. La certitude s'imposait à lui : les sept têtes de serpent représentaient les sept péchés capitaux, et celle manquante sur la garde de la dague devait désigner le péché du meurtrier lui-même. Colère ? Envie ? Avarice ? Les hypothèses se bousculaient dans son esprit déjà éprouvé — jusqu'à ce que ses yeux tombent sur ce paragraphe qui lui glaça le sang : une prophétie parlant d'un "Palmipède Blasphématoire" destiné à baigner dans son sang avant le lever du jour. Olrik, incapable d'en lire davantage, laissa tomber l'ouvrage maudit, resté grand ouvert sur l'étagère, et s'enfuit de la bibliothèque dans une panique qu'il ne cherchait même plus à dissimuler — sans savoir que la prophétie, aussi absurde parût-elle, venait déjà de s'accomplir dans une pièce sombre du sous-sol.
C'est dans sa fuite précipitée qu'il manqua percuter Herschel Donnegan, qui sortait justement de la chambre de Marc Rodrigue, une photographie compromettante glissée dans la poche de son manteau élimé. L'ancien détective, retrouvant des réflexes qu'il croyait enterrés depuis longtemps, attrapa fermement le bras d'Olrik. "Vous alliez quelque part, Monsieur Von Abgrund ?" demanda-t-il d'une voix rauque mais ferme, plantant son regard fatigué dans celui, paniqué, de l'antiquaire. La photo dans sa poche — celle où Marc Rodrigue tenait déjà la dague des années plus tôt — pesait plus lourd que jamais. Olrik, tremblant, ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun mot cohérent n'en sortit ; Herschel comprit qu'il tenait enfin un fil à tirer.
Plus loin, dans le corridor, Alec Van Burn n'avait toujours pas quitté le tableau de chasse des yeux. Le couteau peint dans la scène le fascinait d'une manière presque malsaine, et son verre, vide depuis un moment déjà, tremblait légèrement dans sa main sans qu'il s'en aperçoive. Il marmonna quelque chose sur "la précision du peintre" à personne en particulier, trop absorbé pour remarquer Sylvana qui, ayant enfin séché ses vêtements, s'éloignait vers les couloirs reculés à la recherche du passage secret évoqué plus tôt. Elle crut percevoir, en passant près de l'escalier menant aux cuisines, une odeur âcre et inhabituelle — un mélange de fumée et de quelque chose de plus organique — mais, trop concentrée sur sa mission, elle n'y prêta qu'une attention distraite, poursuivant son chemin vers l'inconnu, bien décidée à percer enfin un mystère du manoir de Quercy.