← All stories

manoir-de-quercy

The DayBar · Chapter 2

Le salon du manoir de Quercy vibrait encore de tensions contradictoires lorsque le palmipède bipède, hoquetant légèrement sous l'effet de trois verres de porto engloutis en cachette, se hissa sur un guéridon et réclama le silence d'un battement d'aile théâtral. Contre toute attente — et malgré une élocution pâteuse qui aurait dû trahir sa véritable identité — le canard livra un discours d'une clarté saisissante, résumant les faits, distribuant les rôles, apaisant les esprits échauffés avec une autorité presque hypnotique. "Mesdames, messieurs, je m'appelle... Detective Quackenbush", lança-t-il in extremis, évitant de justesse de prononcer son vrai nom, "et je vous demande de garder votre calme pendant que l'enquête suit son cours." Un murmure d'admiration parcourut l'assemblée ; pour la première fois depuis le drame, quelqu'un semblait maîtriser la situation. Cédric, fasciné par cette performance improbable, se précipita vers le palmipède pour former officiellement leur duo d'enquêteurs. Ensemble, ils croisèrent alibis, horaires et regards fuyants, dressant une liste de suspects encore bien trop large pour être utile — un exercice qui, s'il ne désignait personne avec certitude, avait au moins le mérite de calmer les esprits et de donner l'illusion rassurante qu'un plan existait. Grisé par ce petit triomphe, le canard s'éclipsa peu après pour poursuivre seul ses investigations dans les couloirs reculés du manoir — une décision qui allait s'avérer fatale. Car dans une pièce sombre encombrée de vieux meubles, un vagabond fouillait discrètement les tiroirs à la recherche d'indices monnayables, espérant gagner sa pitance en résolvant l'affaire avant les autres. Surpris par l'irruption soudaine du palmipède, il réagit par pur instinct : ses mains se refermèrent sur le cou emplumé avant que l'animal ne puisse pousser le moindre cri d'alerte. Le corps du détective canard s'effondra, sans vie, parmi les indices qu'il n'aurait jamais eu le temps de partager. Le vagabond, le souffle court, regarda sa prise avec un mélange de culpabilité et de pragmatisme affamé. "Ce soir, on mange du canard", murmura-t-il, avant de dissimuler le corps et de reprendre ses recherches, désormais seul dans la course à l'indice. Pendant ce temps, Grimm Ouzzz, encore piqué par l'échec de sa tentative de séduction, n'avait pas oublié ce mot lâché entre deux sanglots par la veuve : "cave". Profitant de la confusion ambiante, il se glissa hors du salon et descendit l'escalier de pierre menant au sous-sol, le cœur battant. La porte grinça plus fort qu'il ne l'aurait souhaité, mais personne ne sembla remarquer sa disparition. Dans la pénombre humide, il aperçut des caisses entassées, des étiquettes qu'il ne put déchiffrer dans la faible lumière — un mystère de plus, mais aucune réponse immédiate. Il nota mentalement de revenir avec une lampe, frustré de cette avancée à moitié aboutie. Dans la cuisine, Alec Van Burn achevait méticuleusement son inventaire des couteaux, convaincu — à tort — que l'arme du crime s'y trouvait quelque part. Sa suspicion se tournait désormais vers le palmipède, cet "être si difficile à cerner", et il s'apprêtait à partir l'interroger lorsqu'un tableau accroché au mur du corridor attira son regard : une scène de chasse ancienne, dont un détail — un couteau représenté avec une précision suspecte — sembla soudain beaucoup trop familier. Il resta planté là, verre à la main, oubliant momentanément sa cible à plumes. C'est à ce moment que Sylvana, ayant repris forme humaine après son fiasco aquatique, le rejoignit. Trempée jusqu'aux os mais déterminée, elle lui exposa sa théorie sur le cuisinier, malgré les alibis en béton, et lui demanda s'il connaissait l'existence de passages secrets dans le manoir. Alec, distrait par le tableau, ne put que hausser les épaules — mais une lueur d'intérêt s'alluma dans son regard éméché à l'évocation d'un possible passage caché. Olrik Von Abgrund, lui, avait fait une découverte glaçante : une goutte de sang séchée sur l'écrin vide qui avait autrefois abrité sa dague. Le cœur serré, il se rendit d'abord auprès de Herschel pour lui confier ses soupçons sur Cédric et l'étrange absence de la septième tête de serpent, avant de filer vers la bibliothèque. Dans le coin le plus reculé, poussiéreux et oublié, il mit enfin la main sur l'ouvrage qu'il redoutait tant : "De la Cour du Serpent à Sept Têtes". Ses doigts tremblèrent en effleurant la couverture de cuir craquelé — la vérité, sentait-il, se cachait entre ces pages. Herschel Donnegan, quant à lui, semblait enfin émerger de sa torpeur éthylique. Après avoir passé la tête sous l'eau froide dans la salle de bain — où il avait cru, à tort, halluciner un castor entouré d'objets épars dans la fontaine du jardin — il retrouva une démarche plus assurée. Il écouta d'une oreille distraite les confidences hâtives d'Olrik sur Cédric et la dague, enregistrant chaque détail avec ce vieux réflexe qu'il croyait perdu. Évitant soigneusement les groupes de convives paniqués, il traversa les couloirs d'un pas décidé, direction l'étage, bien résolu à revoir la chambre de Marc Rodrigue avant que d'autres n'y sèment davantage de confusion. Pour la première fois depuis des années, quelque chose ressemblant à de la détermination brillait dans son regard fatigué.