La fumée roulait désormais en volutes épaisses dans les couloirs du manoir, et c'est à travers ce voile grisâtre que Grimm Ouzzz avançait, les mains encore poisseuses du sang de la veuve, les yeux brillants d'une fièvre qui n'avait plus rien d'humain. « Ça sent le canard par ici... » grommelait-il, reniflant l'air comme une bête traquant sa proie. Mais le sol, rongé par les flammes naissantes, choisit cet instant pour céder sous une latte pourrie — Grimm bascula en avant dans un juron étouffé, s'écorchant les paumes contre les décombres, son élan brisé net. Le bruit de sa chute résonna dans le couloir, aussi net qu'un coup de gong, trahissant sa position à quiconque tendait l'oreille.
Alec Van Burn, encore hébété par le remords et la vapeur d'alcool qui ne le quittait jamais tout à fait, entendit ce fracas et se figea, une main crispée sur l'épaule du palmipède. « C'est lui... » souffla-t-il, la voix tremblante. Le volatile, retrouvant l'éclat froid de sa logique malgré la panique ambiante, huma l'air à son tour et conclut sèchement : « Un homme qui chasse dans le noir en hurlant son intention n'est pas un prédateur bien redoutable, Alec. Mais un homme ivre de sang dans un manoir en flammes reste un homme armé de désespoir. Fuyons — par l'aile est, avant que le feu ne nous prenne en étau. » Ils s'engouffrèrent dans un couloir latéral, laissant derrière eux l'écho des pas titubants de Grimm qui, furieux d'avoir raté sa cible, se redressait en crachant des injures à l'adresse d'un canard qu'il ne voyait déjà plus.
Plus loin, près du foyer de l'incendie qu'il avait lui-même allumé dans un geste de purification devenu désastre, Olrik Von Abgrund gisait à demi conscient, la peau marquée par les brûlures, la dague aux sept têtes de serpents toujours serrée contre sa poitrine comme une relique dérisoire. Non loin de lui, le corps de Cédric refroidissait déjà, son doigt figé pointant une accusation qu'il n'avait pu formuler autrement que dans le sang répandu sur le parquet — *Olrik*. L'antiquaire, à moitié conscient, ne pouvait ni nier ni se défendre ; il ne faisait que fixer ce nom tracé en lettres écarlates, comprenant confusément qu'il portait désormais, en plus de ses cicatrices, le poids d'un crime qu'il n'avait pas commis.
C'est dans ce chaos que Sylvana émergea enfin d'un couloir effondré, le visage noirci de suie, guidée par l'odeur âcre et le vacarme des événements. Elle découvrit d'abord le corps d'Herschel, l'arme encore dans sa main inerte, puis plus loin les restes calcinés du vagabond, dont le rêve de trouver sa destinée s'était achevé dans un silence brutal et injuste. Sentant l'eau manquer cruellement pour endiguer les flammes qui léchaient déjà les tentures, elle n'hésita qu'un instant avant de se métamorphoser : sa silhouette naine se contracta, s'arrondit, se couvrit de fourrure brune, et le castor qu'elle était devenue se précipita vers les conduits d'eau du manoir, cherchant frénétiquement un moyen de détourner une canalisation pour noyer le brasier naissant. Autour d'elle, les morts s'accumulaient comme les pièces éparses d'un puzzle sanglant, et tandis que le feu grondait, la véritable identité de l'assassin de Marc Rodrigue demeurait, plus que jamais, engloutie dans les cendres et le mensonge.