Le manoir de Quercy baignait dans une lumière grise, celle des matins qui suivent les catastrophes. Le corps de Marc Rodrigue reposait toujours dans sa chambre, le couteau planté avec une précision presque chirurgicale, et déjà les convives se dévisageaient avec cette méfiance particulière qu'engendre la présence d'un assassin parmi eux.
Olrik Von Abgrund, pâle comme un linge, venait de faire une découverte qui le glaçait plus encore que le cadavre de son ami : la dague cérémonielle, celle qu'il comptait offrir à Marc, celle-là même ornée de sept têtes de serpents gravées dans le métal... n'en comptait plus que six. Tremblant, il tenta de partager sa terreur avec un convive, mais ses mots s'emmêlèrent, ses phrases se contredirent, et son interlocuteur — Cédric, qui menait justement son enquête sauvage — le regarda avec une suspicion redoublée. "Vous dites que c'est votre arme, que vous ne l'aviez pas encore offerte, et qu'il en manque un serpent ? Curieuse coïncidence, Monsieur Von Abgrund." Olrik, dans sa confusion, ne fit qu'aggraver son cas.
Pendant ce temps, Grimm Ouzzz jouait la carte de la discrétion. Il se précipita vers la veuve éplorée, lui offrant quelques mots de réconfort maladroits — trop maladroits peut-être, car son regard trahissait un calcul qu'il peinait à dissimuler. Il se retira ensuite dans un coin du salon, observant les autres avec une prudence craintive, jurant intérieurement de tout révéler aux enquêteurs le moment venu... si toutefois il ne se retrouvait pas lui-même accusé en premier.
Alec Van Burn, lui, ne s'embarrassait pas de nuances. Un verre de whisky à la main malgré l'heure matinale, il pointa un doigt accusateur vers le cuisinier du manoir, hurlant presque : "C'est lui ! Qui d'autre aurait un accès aussi facile à des couteaux tranchants ?!" Mais son raisonnement, aussi assuré qu'il fût prononcé, tomba à plat devant les autres convives — le cuisinier, un petit homme rondouillard aux mains tremblantes, n'avait manifestement pas la carrure d'un tueur, et plusieurs témoins confirmèrent qu'il était en cuisine, entouré de marmitons, au moment du drame. Alec, vexé, retourna bouder près de la carafe.
Cédric poursuivait méthodiquement ses interrogatoires, notant les alibis de chacun avec un sérieux qui contrastait avec sa réputation de menteur invétéré. Étrangement efficace dans son rôle d'enquêteur improvisé, il parvint à établir un semblant de chronologie des événements de la soirée — sans jamais, bien sûr, s'interroger lui-même sur ses propres agissements de la veille.
Le palmipède bipède, quant à lui, profita du chaos ambiant pour proposer ses services de déduction moyennant la modique somme de dix mille euros. L'offre, accueillie par un silence gêné puis quelques rires nerveux, se solda par un échec cuisant : "Un canard détective ? Vous vous moquez de nous !" lança un convive excédé, et l'animal, vexé dans son amour-propre professionnel, alla bouder près de la cheminée en marmonnant des grossièretés en anglais.
Dehors, la situation prenait une tournure inattendue. Sylvana, dans un excès de zèle méthodique, s'était transformée en castor et avait convoqué ses congénères pour encercler le domaine. Malheureusement, l'appel se perdit dans la nature environnante — aucun castor ne répondit à ses vibrations aquatiques, faute de rivière ou d'étang à proximité immédiate. Elle se retrouva donc seule, trempée et frustrée, à patauger dans la fontaine du jardin, son plan de siège tombant lamentablement à l'eau, sans qu'aucune sortie ne soit véritablement bloquée.
Non loin de là, sur la route menant au manoir, un vagabond tendait l'oreille aux bribes de conversation des villageois. Les rumeurs, déformées et contradictoires, parlaient d'un meurtre, d'un couteau, d'une fortune... mais les détails restaient si flous et fantaisistes qu'il n'en tira qu'une vague impression d'un drame sans queue ni tête, incapable de démêler le vrai du grotesque.
Et au milieu de cette agitation, Herschel Donnegan, l'ancien détective, restait égal à lui-même : assis dans un fauteuil du salon, une bouteille de whisky à moitié vide à ses pieds, il sombrait lentement dans l'oubli qu'il recherchait tant. Son regard autrefois si perçant se voilait, ses vieux réflexes d'enquêteur noyés sous l'alcool — une ironie amère, car jamais sans doute le manoir n'avait eu autant besoin de son talent perdu.